En souhaitant situer le concept de développement inclusif par le genre dans des perspectives féministes et décoloniales, un projet passionnant a pris forme en 2024 au sein de l’Observatoire francophone pour le développement inclusif par le genre (OFDIG).
Par: Caterine Bourassa-Dansereau et Marie Langevin, co-directrices de l’OFDIG
Leila Faraj, agente de recherche et de planification, OFDIG
En collaboration avec Valérie L’Heureux, chargée de soutien à la planification et à la recherche, OFDIG, et Sadjo Paquita, étudiante au doctorat en études féministes et de genre, à l’Université d’Ottawa
Mai 2024. Une vingtaine de femmes issues des milieux académiques, de la pratique de militance de partout dans la Francophonie ont participé à une série de trois séminaires dynamiques et inspirants dans le cadre d’un projet de recherche de l’OFDIG intitulé « Les inégalités femmes- hommes, obstacles au développement inclusif par le genre au sein de la francophonie internationale : savoirs théoriques et pratiques ». L’objectif initial de ces rencontres était de définir collectivement des concepts clés tels que le développement inclusif, le genre et l’égalité femmes-hommes en mobilisant les voix diversifiées de femmes de tout horizon. Ensemble, nous avons alors partagé nos connaissances et nos expériences afin de déployer toutes les nuances conceptuelles autour de ces enjeux dans une perspective féministe intersectionnelle et décoloniale.
Nos discussions ont donné naissance à une communauté de pratiques dynamique et engagée que nous espérons maintenir et renforcer pour la suite. Dans la foulée de ces réflexions, nous préparons par ailleurs un cahier de recherche collectif et envisageons un lexique pluriversel qui permettront de diffuser les riches échanges qui ont eu lieu au sein de ces séminaires. Nous croyons fermement en la valeur de ces connaissances coconstruites et souhaitons les rendre accessibles au plus grand nombre.
Ces séminaires ont également servi de base pour la programmation scientifique 2023-2025 de l’OFDIG que nous déployons à travers des ateliers régionaux qui se sont tenus au Maroc en décembre 2023, au Symposium international/École d’été au Maroc, et en juillet 2024 à Tanger ainsi qu’un colloque à l’ACFAS.
Nous tenons d’ailleurs à remercier chaleureusement toutes les participantes pour leur générosité, à souligner la plus-value de leurs expertises et l’apport de leur contribution précieuse à ce dialogue ainsi qu’à la construction de la vision de la communauté entourant l’Observatoire. En compagnie de chercheuses et praticiennes des Suds et des Nords, nous sommes pleinement engagées à l’OFDIG dans cet exercice de réflexion collective. C’est pour nous une occasion de pouvoir établir des bases communes pour nos travaux et de partager, d’échanger et de coconstruire depuis nos positionnalités diverses dans la Francophonie.
En préparation de ces séminaires, nous avons travaillé à une revue de littérature critique sur les notions de développement inclusif et de genre afin de nous outiller dans nos réflexions et nos pratiques de recherche partenariales et féministes. Ces éléments ont été soumis à nos collaboratrices des Suds et des Nords issues des milieux académiques, de pratique et de militance lors des séminaires. Nous partageons dans ce court article quelques-unes des conclusions issues de ce travail collectif, en souhaitant nourrir la conversation qu’entretient le CQFD de l’AQOCI dans les milieux de la coopération et de la solidarité internationale.
Perspectives critiques sur le développement inclusif par le genre (DIG)
La perspective de genre se révèle cruciale à l’ensemble du cadre des Objectifs de développement durable (ODD) défini par les Nations Unies en 2015 et représente le fondement des travaux de l’Observatoire. Le développement inclusif par le genre (DIG), quant à lui, est déployé par l’OFDIG à la fois comme une perspective d’analyse critique des processus de développement et comme une voie d’action en faveur de l’égalité femmes-hommes (EFH), par le biais de la mobilisation et du transfert de connaissances, ainsi que par la production de plaidoyers. Dans une perspective de DIG, l’idée est de se centrer sur les rapports sociaux et les rapports de pouvoir genrés pour guider les réflexions et les actions liées au développement. Pour y parvenir, l’Observatoire s’appuie sur des corpus de travaux qui ont développé différentes approches pour appréhender le nexus femmes, genre et développement.
D’emblée, mentionnons qu’en nous appuyant sur ces corpus de travaux féministes critiques, nous soutenons que le développement inclusif et le développement inclusif par le genre, au cœur de la mission portée par l’OFDIG, nécessitent la mobilisation du cadre intersectionnel pour répondre à la pluralité des expériences vécues par les femmes aux échelles locales et globale. Cette posture est cohérente avec la notion même de « relations de genre », entendue comme « les rapports sociaux, notamment les inégalités entre les hommes et les femmes, mais aussi entre ceux-ci et celles-ci, et d’autres catégories sociales, de classe, de “race” ou d’ethnie, de religion, d’incapacité, etc. » (Levy et Martinez, 2019 : 4).
Mais de façon plus spécifique, nous avons voulu explorer davantage le concept du « développement inclusif »? Quelles significations sont associées à ce concept au regard des propositions, des définitions, des usages théoriques et pratiques de cette notion? Comment faire ressortir les critiques et les débats qui l’entourent, en particulier son articulation aux rapports de genre? Notre démarche nous permet d’avancer quelques réflexions face à ces questionnements à travers la lentille féministe décoloniale privilégiée par l’OFDIG.
La notion de développement inclusif a attiré l’attention de plusieurs chercheurs et chercheuses, ainsi que d’organisations gouvernementales et non gouvernementales. Ces actrices et acteurs ont mis en lumière que les études féministes et de genre ont permis de contribuer à la transformation des études sur le développement international et que ces deux champs d’études ont été renouvelés par les les études postcoloniales et décoloniales. Grâce à une analyse des différentes critiques féministes du développement, mais aussi grâce aux critiques postcoloniales et décoloniales, plusieurs pistes de réflexion potentielles se dégagent ainsi pour mieux saisir la notion du DIG. Nous les présentons sommairement autour de trois constats principaux.
1- La centralité de la perspective féministe intersectionnelle
La perspective féministe intersectionnelle s’est révélée comme étant transversale aux constats émergents de la littérature et des théories post et décoloniales ainsi que des discussions avec les partenaires de la Francophonie. Elle se révèle nécessaire à la compréhension de la notion de « développement inclusif par le genre ».
2- Le non-consensus ou la richesse des perspectives
Nous notons qu’il n’existe pas de consensus quant à la définition de la notion de développement inclusif et que la signification de la notion varie d’une discipline à une autre, selon les contextes et les personnes et entités qui se l’approprient. De plus, bien que les critiques féministes du développement ne portent pas spécifiquement sur la notion de développement inclusif en elle-même, elles permettent néanmoins de comprendre l’importance du développement inclusif dans sa perspective de genre. En effet, la critique féministe du développement porte en majeure partie sur l’articulation souvent boiteuse entre développement et genre. D’où la pertinence de la notion de développement inclusif par le genre, qui se focalise sur la recherche de l’égalité et la prise en compte d’un des facteurs essentiels à l’inclusion : le genre.
3- L’importance d’amplifier la visibilité et de diversifier la prise en compte des rapports de pouvoirs et de domination
À la lumière de nombreuses critiques féministes du développement (Levy et Martinez, 2019a; Verschuur et Destremau, 2012), notons que les dichotomies Nords/Suds et les différents rapports de pouvoir qui les traversent sont aussi essentiels à la compréhension des enjeux et des objectifs de développement inclusif. La surreprésentation des recherches et études sur les femmes des Suds et le développement fait oublier que la lutte contre les inégalités femmes-hommes dans les pays du Nord global et l’intersectionnalité des rapports de domination font aussi partie intégrante des enjeux de développement inclusif. Le sexisme, le racisme, le capacitisme et le « classisme » affectent le bien-être de nombreuses femmes des Suds aux Nords, bien que des variations contextuelles, historico-politiques, socio-économiques, culturelles et souvent religieuses (Òjó et al., 2018) soient à prendre en compte dans les freins à la participation active des femmes à tous systèmes et milieux concourant au développement (Mimche et Tanang, 2013). Ainsi, si l’on considère ces différents facteurs invisibilisés du développement inclusif par le genre, cela est révélateur d’importantes lacunes dans les données et dans leurs interprétations.
À propos de l’Observatoire francophone pour le développement inclusif par le genre (OFDIG)
Créé en 2022, l’Observatoire francophone pour le développement inclusif par le genre (OFDIG) résulte d’un partenariat entre l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) et l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’Observatoire est un lieu d’échanges et de production de données féministes, décoloniaux et inclusifs et de collaborations entre chercheur·se·s et étudiant·e·s des milieux universitaires, praticien·ne·s et groupes partenaires de la société civile autour d’enjeux et défis associés au développement inclusif par le genre et à l’égalité femmes-hommes au sein de la Francophonie.
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