Le mouvement féministe haïtien émerge au début du 20e siècle durant l’occupation étasunienne du pays (1915-1934) et a su s’inscrire dans la durée. D’emblée, ses revendications portent sur la citoyenneté des femmes et la violence sexuelle, celle perpétrée par les soldats américains sur les Haïtiennes. La violence envers les femmes est, depuis lors, une constante du combat féministe en Haïti.

Par Danièle Magloire[1]
Dès 1950, les féministes prônent la création d’une instance dédiée à la défense des intérêts féminins et l’établissement d’une coopération internationale pour favoriser les échanges d’idées et d’expériences et une coordination des efforts. Les droits civils et politiques des femmes conquis en 1950 connaissent un coup d’arrêt avec l’avènement du régime dictatorial des Duvalier (1957-1986). À la chute de la dictature (7 février 1986), le mouvement féministe connait sa résurgence symbolisée par la Marche des femmes du 3 avril 1986 : un événement qui favorise l’éclosion d’une multitude de groupes de femmes de diverses tendances sur l’ensemble du territoire. En 1996, les féministes consacrent cette date comme la Journée nationale du mouvement des femmes haïtiennes.
Orientations de Kay Fanm
C’est dans une semi-clandestinité, en 1984, qu’un groupe de féministes fonde Kay Fanm (Maison des femmes). L’organisation se positionne comme revendicative, autonome, non mixte au niveau de ses membres, mais incluant des collaborations avec des hommes et des interventions auprès du public masculin. Elle défend les intérêts des femmes en privilégiant la concertation et l’ancrage dans les réalités et enjeux nationaux. Ces orientations sont continuellement renforcées par l’expérience, les échanges et l’acquisition de connaissances.
Dans le Sud haïtien, l’organisation féministe Kay Fanm a contribué à la création d’associations de paysannes avec lesquelles elle a développé des alliances.
Dans les années 1990, Kay Fanm se spécialise dans la prise en charge pluridisciplinaire des survivantes de violence de genre. L’organisation intervient dans le département de l’Ouest, en particulier la région métropolitaine de Port-au-Prince — la capitale — et dans celui des Nippes (sud du pays) en milieu rural. Dans cette région, Kay Fanm a contribué à la création d’associations de paysannes avec qui elle a développé des alliances. À ces groupes affiliés, mais autonomes, Kay Fanm fournit un encadrement pour se renforcer, acquérir des techniques culturales, conduire des activités génératrices de revenus, appréhender les inégalités de genre et lutter contre les violences envers les femmes, ce qui leur permet de jouer dans leurs communautés un rôle de relais dans l’accompagnement des survivantes. Depuis sa création, Kay Fanm fonctionne de manière continue et réalise des activités selon l’agenda associatif et dans le cadre de projets appuyés par des partenaires techniques et financiers.
Aperçu de la condition des femmes paysannes
La population haïtienne est estimée à environ 12 millions de personnes, dont 50,5 % de femmes, et se caractérise par sa jeunesse (54 % de moins de 25 ans). Les Haïtiennes comptent pour 52 % de la population active, incluant des filles mineures. D’une manière générale, il n’y a pas de diminution de l’activité économique féminine pour l’éducation des enfants, notamment dans les classes populaires et en particulier dans la paysannerie où les lieux de production domestique et marchande se confondent. L’activité demeure importante même chez les femmes âgées.
Les femmes paysannes cumulent le travail en tâches domestiques, en polyculture vivrière, en petit élevage et en commercialisation des produits agricoles
Le secteur informel absorbe la grande majorité des personnes actives. En dépit de son caractère dominant dans l’économie, ce secteur ne l’est guère au niveau de l’accumulation et de la création de richesses. Les femmes y sont massivement présentes (58,8 %), surtout dans le commerce de détail, les services et l’agriculture, sans droit à la sécurité sociale qui ne couvre qu’un mince segment de la population dans le secteur public. Quel que soit le secteur considéré, les femmes perçoivent en moyenne des revenus inférieurs à ceux des hommes.
Les tâches domestiques, incluant l’aspect médical, incombent presqu’exclusivement aux paysannes et se caractérisent par leur pénibilité et leur durée excessive découlant de l’absence d’infrastructures. Outre la polyculture vivrière (biens agricoles destinés à l’autoconsommation et/ou à la consommation intérieure) et le petit élevage, les paysannes s’adonnent également à la commercialisation des produits agricoles qui constitue l’activité principale dans bien des cas. Cette activité marchande est un apport essentiel pour la survie des familles.
La journée de travail d’une femme est payée entre la moitié et les ⅘ du salaire versé à un homme.
La division sexuelle du travail agricole qui prévaut est relativement souple et varie selon la région. Néanmoins, lorsque la situation l’exige — période de pointe, rareté de main-d’œuvre et impossibilité d’y recourir en raison des coûts, absence des hommes liée à la migration interne et externe — les femmes prennent le relais et participent à tous les travaux des champs. La discrimination salariale est de mise. La journée de travail d’une femme est payée entre la moitié et les 4/5 du salaire versé à un homme. Au tournant des années 1950 un phénomène de déféminisation de l’agriculture s’est amorcé. Il touche principalement les travailleuses familiales non rémunérées qui délaissent l’agriculture pour échapper à leur marginalisation qui découle notamment des disparités de genre liées à l’accès aux ressources productives et au statut matrimonial (prédominance des unions consensuelles non reconnues par la loi).
Actions en contexte de catastrophes
La péninsule Sud d’Haïti est une région vulnérable aux aléas climatiques et aux séismes. Le département des Nippes a été frappé par des catastrophes naturelles dévastatrices ces dernières années, en octobre 2016 l’ouragan Matthew et, en août 2021, un séisme d’une magnitude de 7,2 sur l’échelle de Richter.
Le but de Kay Fanm dans un contexte post-catastrophe est d’apporter un appui à des femmes rurales sinistrées pour leur permettre de faire face à l’urgence du moment et de relancer leurs activités économiques
Les femmes figurent parmi les catégories que ces catastrophes fragilisent davantage en raison de leur statut, de leurs responsabilités sociales et de l’insuffisance de la prise en compte de leurs besoins spécifiques en pareille situation. Le but de Kay Fanm dans un contexte post-catastrophe est d’apporter un appui à des femmes rurales sinistrées pour leur permettre de faire face à l’urgence du moment, de relancer leurs activités économiques afin qu’elles soient en mesure de reprendre le cours normal de leur vie et continuer à vivre dans leur communauté.
Entre 2017 et 2024, en réponse aux catastrophes qui ont frappé la région des Nippes, Kay Fanm a réalisé trois interventions ciblant les paysannes membres de son réseau. Toutes les interventions ont comporté des volets éducation sanitaire et droits des femmes. Les deux premières interventions se sont inscrites dans le cadre d’un projet d’urgence post-catastrophe et la troisième a relevé d’une consolidation d’actions antérieures. Les projets ont touché des bénéficiaires dans des localités de quatre communes (Miragoâne, Paillant, Petite-Rivière, Salagnac). Les actions ont été conduites dans un contexte de crise sociopolitique et sécuritaire, notamment caractérisée par les agissements des gangs armés criminels (attaques contre la population, blocage des axes routiers).
- 2017-2018 : réalisation, avec le soutien d’une institution locale — la FOKAL (Fondation connaissance et liberté) — d’un projet de recapitalisation genrée pour 240 femmes.
- 2021-2022 : réalisation, avec le soutien d’IRC (International Rescue Committee), d’un projet de soutien à 46 paysannes sinistrées.
- 2023-2024 : réalisation, avec l’appui du Comité de Solidarité Trois-Rivières du Québec, d’un projet de renforcement des capacités de 46 agricultrices.
En tout premier lieu, pour les trois interventions, Kay Fanm a procédé à une évaluation participative de la situation avec les groupes de paysannes : effets immédiats des catastrophes, actions engagées par les communautés elles-mêmes, afin de valoriser leurs initiatives. Pour le choix des actions à soutenir, nous avons tenu compte du fait que l’aide humanitaire ne parvenait peu ou pas dans les zones éloignées, des ressources disponibles et des femmes en situation critique. Après validation des zones d’intervention, la sélection des bénéficiaires a été opérée sur la base de critères conjointement définis. L’action a ensuite été présentée à d’autres organisations communautaires dans les localités concernées pour obtenir leur soutien.
L’attention première a porté sur la réparation des habitations endommagées, afin de répondre à un besoin immédiat : permettre aux femmes et à leur famille de disposer d’un toit, de recréer un lieu de vie, d’éviter la dispersion des membres de la famille. Des membres des deux sexes d’autres groupes communautaires ont apporté leur concours bénévole, ce qui a permis de diminuer le coût des travaux et de les achever plus rapidement.
En raison de leur rôle dans les unités familiales, les femmes paysannes sont les plus exposées aux maladies hydriques subséquentes aux catastrophes, dans un contexte où l’accès aux services de base est fort limité.
L’éducation sanitaire a visé à prévenir la propagation des maladies hydriques, généralement subséquentes aux catastrophes, et plus spécifiquement celle du choléra. Ce choix s’est fondé sur les leçons tirées de l’épidémie de choléra de 2010 provoquée par des contingents de la MINUSTAH (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti) avec le déversement d’excréments dans un important cours d’eau. Cette épidémie importée a contribué à accentuer la marginalisation de populations vulnérables. La paysannerie a été infectée de manière disproportionnée dans un contexte où l’accès aux services de base est fort limité. La corrélation a été établie entre milieu de résidence, précarité financière et manque d’accès aux services essentiels. Les femmes ont été surexposées à la maladie en raison de leur rôle dans les unités familiales, en particulier au niveau de la quête de l’eau et de son utilisation, incluant les soins aux proches malades. À cela s’ajoute le manque d’informations fiables sur le choléra et la stigmatisation des personnes infectées. Outre les pertes en vie humaine, l’épidémie a engendré une augmentation accrue des obligations économiques familiales subséquente aux décès des personnes pourvoyeuses des ménages ou de leur incapacité de travail, une perte de revenus et d’actifs, de l’endettement notamment pour faire face aux frais des funérailles.
Le projet d’appui aux paysannes sinistrées a consisté à épauler les efforts déjà entrepris par les communautés — solidarité de parenté et de voisinage — pour la réparation ou la reconstruction des maisonnettes. Outre l’allocation financière, les paysannes ont bénéficié, suite à la sollicitation de Kay Fanm et des dirigeantes des groupes affiliés, de l’appui bénévole de certains artisans de la construction impliqués dans des groupes communautaires. Il a été tenu compte des leçons tirées du séisme meurtrier du 12 janvier 2010 : éviter les déplacements de population et la constitution de camps de fortune qui ne résolvent pas le problème et exposent davantage les femmes aux violences de genre.
Concernant les activités économiques dans le projet de recapitalisation, les femmes ont opté pour une combinaison d’activités — cultures associées, élevage de volaille, petit commerce —, correspondant aux modes de gestion habituels des petites exploitations familiales et susceptibles de fournir des revenus à court terme. L’accompagnement technique a porté sur l’amélioration des pratiques culturales.
Projet de renforcement des capacités de 46 agricultrices de Salagnac
Le projet de renforcement des capacités des agricultrices, soutenu par le Comité de Solidarité Trois-Rivières, a été conduit en partenariat avec le Réseau des femmes de Salagnac, un groupe affilié à Kay Fanm. Les critères suivants, conjointement élaborés, ont présidé aux choix de 46 agricultrices issues de 9 localités de Salagnac: être active depuis au moins trois ans dans une organisation paysanne, pratiquer l’agriculture maraîchère et disposer d’un lopin de terre cultivable. L’encadrement technique a été assuré par un agronome de la région secondé par une ressource de Kay Fanm.
Interrogés sur la raison de leur soutien, les hommes ont déclaré que leur contribution résultait du fait que les agricultrices concernées jugeaient le projet pertinent, concret et sérieux et qu’elles s’y étaient pleinement engagées.
À la suite d’une visite des parcelles et à des discussions pour déterminer les cultures les plus appropriées —au regard du contexte (difficulté d’approvisionnement, accès limité aux marchés lié à l’insécurité) et des disponibilités financières — les besoins ont été établis (intrants, semences, formation) et les coûts calculés. Les achats ont été regroupés afin d’abaisser les coûts et l’opportunité a été offerte à d’autres femmes des groupes affiliés, non bénéficiaires directes du projet, de participer à ces achats groupés. Des ateliers pratiques ont précédé la mise en place des unités de production de plantules et la préparation des parcelles. La plantation, les travaux d’entretien, la récolte et le calcul du rendement de chaque parcelle ont ensuite été entrepris. Les bénéfices réalisés ont avoisiné un rendement de plus de 50 % du capital investi, ce qui a permis de réaliser une petite épargne.
Les agricultrices ont su obtenir la collaboration bénévole de leurs conjoints et de jeunes gens de leur famille pour les travaux de plantation, ce qui a permis de diminuer les coûts. Les conjoints, chauffeurs de transport en commun, ont par ailleurs assuré gratuitement le transport des produits sur les lieux de vente. Compte tenu de l’augmentation des prix, découlant des pénuries récurrentes de carburant liées à l’insécurité, cela a constitué un avantage certain. Interrogés sur la raison de leur soutien, les hommes ont déclaré que leur contribution résultait du fait que les agricultrices concernées jugeaient le projet pertinent, concret et sérieux et qu’elles s’y étaient pleinement engagées. De plus, une production maraîchère maîtrisée est un gage de meilleures conditions de vie pour les familles. Durant tout le processus, des réunions ont eu lieu avec les agricultrices et les responsables de l’association afin d’apprécier et d’ajuster le déroulement des activités.
Les séances d’éducation sur les droits des femmes et les violences de genre ont touché les groupes affiliés et les membres des deux sexes d’autres groupes communautaires. Cela a permis aux membres du réseau d’être davantage outillées pour continuer à sensibiliser sur les bénéfices de l’égalité femme-homme et sur la violence.
La solidarité pour aller plus loin
L’engagement des paysannes pour changer leur condition de vie s’exprime à travers leur ténacité au travail dans des conditions difficiles, leur participation soutenue aux activités de leurs associations et de leurs communautés, le partage des savoir-faire acquis et l’implication dans la défense des droits des femmes. La réalisation des projets est une opportunité pour les groupes de paysannes d’animer des espaces d’échange sur des initiatives susceptibles d’être porteuses pour l’autonomisation des femmes dans une perspective de genre.
Les organisations féministes qui interviennent en milieu rural sont conscientes des limites de leurs interventions et ne prétendent pas satisfaire les besoins des paysannes. Face aux multiples enjeux, les féministes entendent continuer à témoigner leur solidarité vis-à-vis d’une catégorie défavorisée et veiller à ce qu’elle soit prise en compte dans les politiques nationales et sectorielles.
[1] De formation en sciences sociales, Danièle Magloire enseigne et réalise des travaux de recherche. Défenseure des droits humains impliquée dans les mouvements sociaux, elle s’attache en particulier aux droits des femmes, des groupes vulnérables ainsi qu’aux demandes de justice et au développement démocratique. Militante féministe de longue date, elle a contribué à la création de différentes organisations de défense des droits des femmes et de groupes féminins. Elle est une dirigeante de l’organisation féministe Kay Fanm (Maison des femmes), spécialisée dans la violence envers les femmes. Elle a coordonné les travaux de la Concertation nationale contre les violences faites aux femmes pour l’élaboration des politiques publiques ainsi que ceux du Collectif contre l’impunité pour les poursuites judiciaires relatives à la dictature des Duvalier. Elle est membre d’honneur de l’association féministe martiniquaise Culture Égalité. Elle est impliquée dans la FOKAL (Fondation connaissance et liberté) au niveau du Conseil d’administration et des actions en lien avec les droits humains. Elle intervient comme consultante auprès d’organismes nationaux et internationaux, en particulier en matière de genre.


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