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Les sept juristes guatémaltèques autrices de cet article ont exercé comme procureures, juges ou avocates dans la lutte contre la corruption et l’impunité au Guatemala. À travers leurs témoignages, elles partagent une expérience commune : avoir été la cible de poursuites pénales, de pressions ou de campagnes de discrédit en raison de leur engagement professionnel. En unissant leurs voix à l’image de leurs luttes, elles témoignent des conséquences humaines, familiales et professionnelles de cette criminalisation, tout en dénonçant les attaques contre l’indépendance judiciaire et l’État de droit. Leur parole collective constitue à la fois un acte de mémoire, de résistance et de solidarité féministe face à la violence institutionnelle.
Par Claudia González Orellana, Flor de María Gálvez, Eva Siomara Sosa Pérez, Samari Carolina Gómez Díaz, Joseline Jácome, Paola Escobar et Dulce María González[1]
1 – Mise en contexte : du conflit armé au pacte d’impunité
Pour comprendre pourquoi ces femmes sont aujourd’hui persécutées pour avoir fait leur travail, il faut remonter plusieurs décennies en arrière. Le Guatemala porte le poids de 36 ans de conflit armé interne, une guerre au cours de laquelle l’État a déployé des structures de renseignement militaire, des corps illégaux et des appareils clandestins de sécurité pour contrôler les territoires, détruire l’organisation communautaire et attaquer la population considérée comme « ennemie ». La violence sexuelle contre les femmes a été utilisée comme arme de guerre, et la majorité des graves violations des droits humains sont restées impunies. L’impact pour les victimes survivantes a été spirituel, social et physique, au point qu’elles ont été stigmatisées au sein de leurs propres communautés, malgré les crimes atroces auxquels elles ont dû faire face.
Les Accords de paix de 1996 promettaient vérité, justice et réformes profondes, mais l’appareil étatique n’a jamais été complètement épuré. Plusieurs réseaux ayant opéré durant le conflit se sont recyclés en structures politico-économiques capables de capturer les institutions, d’infiltrer le système de justice et de se garantir une protection mutuelle. La démocratie formelle coexistait avec un pacte d’impunité bien réel.
Face à cette captation, la pression d’organisations et de mouvements sociaux a ouvert une brèche historique : l’État guatémaltèque a demandé l’appui des Nations Unies et la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG) a été créée en 2007. La CICIG était un mécanisme indépendant, de nature internationale, conçu pour enquêter sur les réseaux criminels infiltrés dans l’État, soutenir le ministère public et proposer des réformes juridiques et institutionnelles. Pour collaborer avec cette entité, une unité spécialisée a été créée au sein du ministère public, consolidée par la suite sous l’appellation Fiscalía Especial contra la Impunidad (FECI), chargée de poursuivre pénalement les affaires à fort impact.
Plusieurs parmi les femmes criminalisées aujourd’hui ont fait partie de ce moment de lutte judiciaire contre les réseaux de corruption et de criminalité organisée : elles ont dirigé des enquêtes, plaidé des causes emblématiques, rendu des décisions dérangeantes.
Ensemble, la CICIG et la FECI ont cartographié et traduit devant les tribunaux des présidents, ministres, député.es, magistrates et juges, entrepreneurs et opérateurs de justice liés à des réseaux de corruption et de criminalité organisée. Ce travail a aussi permis de renforcer les tribunaux à haut risque et d’ouvrir un espace à de nouvelles générations de procureures, avocates et juges qui ont osé appliquer la loi à ceux qui avaient toujours été considérés non atteignables par la loi. Plusieurs, parmi les femmes criminalisées aujourd’hui, ont fait partie de ce moment : elles ont dirigé des enquêtes, plaidé des causes emblématiques, rendu des décisions dérangeantes.
C’est précisément pour cette raison que la réaction a été si brutale. À partir de 2016, des gouvernements alliés à des élites économiques et à des acteurs visés par des enquêtes pour corruption, ont lancé une stratégie visant à délégitimer et expulser la CICIG, démanteler l’architecture anticorruption et renverser les avancées. Le mandat de la Commission a été annulé, la FECI a été reconfigurée, de nouvelles autorités alignées sur les intérêts de l’impunité ont été nommées et une vague de poursuites pénales a été déclenchée contre celles et ceux qui avaient soutenu cette lutte depuis l’intérieur du système de justice. Dans cette offensive, les femmes ayant occupé des postes clés sont devenues des cibles privilégiées.
2 – Vies fracturées : le coût intime de la criminalisation
La violence a commencé bien avant la prison: « La première atteinte a été l’autocensure » (Eva Siomara Sosa)
Pour l’ancienne procureure de la FECI Eva Siomara Sosa, la violence a commencé bien avant la prison : « La première atteinte a été l’autocensure, puisqu’en 2018 j’ai été obligée de fermer mes réseaux sociaux après avoir reçu des attaques (…) où on me menaçait d’arrestation ».
Avant de perdre sa liberté, elle a perdu sa parole publique : le silence imposé comme première punition pour une femme qui a osé nommer la corruption. La censure a été suivie par l’errance : « J’ai vécu dans l’incertitude, de novembre 2021 à février 2022 (…), j’ai dû dormir dans différentes maisons de proches et d’amis ».
Lorsque l’arrestation est finalement survenue, ce fut une leçon disciplinaire pour toutes : 22 jours de détention, une démission forcée après 12 ans au ministère public, la perte de son emploi comme professeure universitaire et ensuite l’exil au Mexique : « J’ai souffert de la rupture des liens familiaux avec mes trois enfants, mes frères et sœurs et ma mère ». Le message est clair: au Guatemala, exercer le droit avec dignité en tant que femme est un risque vital, non un mérite professionnel.
« Mon exil est un acte de résistance, mais aussi le témoignage qu’au Guatemala, exercer le droit avec dignité est aujourd’hui un acte subversif » (Flor de María Gálvez)
L’avocate et ancienne mandataire de la CICIG Flor de María Gálvez résume ce basculement brutal : « ma vie quotidienne est passée de la défense de la légalité à l’arrachement forcé ». La peur n’est plus une réaction ponctuelle mais « un état permanent », aggravé par le fait d’être une femme célibataire, sans la « figure protectrice » qu’un État patriarcal attend. Son exil est à la fois fuite et résistance : « mon exil est un acte de résistance, mais aussi le témoignage qu’au Guatemala, exercer le droit avec dignité est aujourd’hui un acte subversif ».
La décision de s’exiler était « la seule issue pour préserver ma vie » (Virginia Laparra)
Dans le cas de l’ancienne cheffe de la FECI à Quetzaltenango, Virginia Laparra, la criminalisation s’est incarnée de manière extrême dans son propre corps. Elle relate « une violation systématique de mon droit fondamental à la santé », l’isolement, des restrictions de visites et une chaîne de négligences médicales culminant en une chirurgie d’urgence où « j’ai perdu mon utérus, une forme de violence profondément misogyne ». Quatre autres opérations suivront, ainsi que le constat que laisser progresser la maladie était, selon ce que lui disaient ses propres médecins, une « stratégie efficace » pour mettre sa vie en danger. Depuis la prison, la violence a aussi été mentale : « les idées suicidaires n’ont pas disparu ». La décision de s’exiler n’était pas abstraite, mais « la seule issue pour préserver ma vie », au prix de la séparation d’avec ses filles et sa maison.
« On m’a éloignée de ma famille, surtout de mes enfants mineurs que je ne pouvais voir qu’une fois par semaine pendant presque douze mois » (Samari Gómez)
L’ancienne procureure anticorruption Samari Gómez a vécu la détention préventive comme un mécanisme de vengeance : « on m’a principalement privé du droit à la liberté, au travail, à la liberté d’expression… ». Du 29 juillet 2022 jusqu’à son acquittement en juin 2023, elle a été détenue sous des « stratégies fallacieuses » ignorant plus de douze années de service irréprochable. Le coût fut multiple : « on m’a éloignée de ma famille, surtout de mes enfants mineurs que je ne pouvais voir qu’une fois par semaine pendant presque douze mois ». À sa sortie, la stigmatisation a continué.
Paola Escobar : l’exil comme unique protection
Paola Escobar, elle aussi ancienne procureure anticorruption, se souvient que les attaques venaient d’abord de comptes anonymes sur X. Quand les arrestations d’autres ex-fonctionnaires ont commencé, « j’ai eu le pressentiment qu’ils viendraient pour moi ». Sa santé mentale s’est effondrée jusqu’à frôler le suicide. Après 21 jours de détention, puis la prison à Santa Teresa, elle a subi intimidations, extorsions et fouilles humiliantes visant même sa fille. La mesure substitutive n’a pas apporté de liberté pleine, mais un autre enfermement : l’exil comme unique protection.
Joseline Jácome : une autre facette de la violence, décourager celles et ceux qui défendent les criminalisées.
Depuis les tribunaux, l’avocate Joseline Jácome affronte une autre facette de la violence : décourager celles et ceux qui défendent les criminalisées. Elle évoque « l’écart de genre, les stéréotypes et les attaques personnelles » : l’opinion des collègues masculins est privilégiée, les avocates sont jugées sur leur âge, leur apparence ou leur voix. Des groupes d’extrême droite se constituent parties civiles pour retarder les causes et mener des campagnes de violence psychologique et numérique.
Dans cette persécution politique, les femmes vivent « discrimination, violence de genre et racisme » (Claudia González)
Enfin, Claudia González synthétise : « il y a un acharnement particulier contre les femmes ». Ce qu’elles vivent n’est pas seulement une persécution politique, mais « discrimination, violence de genre et racisme » dans un système où « la justice est remplie de préjugés sexistes ».
3 – Un patriarcat punitif : la justice comme punition pour celles qui brisent le silence
La criminalisation des femmes opératrices de justice au Guatemala s’inscrit dans une longue histoire de violence patriarcale, raciale et politique, consolidée durant le conflit armé interne et reconfigurée, en période dite de paix, en un patriarcat punitif qui sanctionne toute transgression de l’ordre social établi.
Depuis 2016, la stratégie visant à expulser la CICIG, à alimenter un discours de « souveraineté » contre l’ingérence internationale et à présenter les enquêtes anticorruptions comme une « justice sélective » s’est articulée à une reconfiguration conservatrice de l’appareil d’État. Dans un contexte de régression démocratique et de montée de courants d’extrême droite, la capture institutionnelle a servi à limiter des droits, à restreindre la liberté et l’autonomie des femmes et à redéfinir leur rôle social, en utilisant le pouvoir étatique pour réguler et discipliner leur vie à travers politiques publiques, décisions judiciaires et mesures administratives.
La violence patriarcale a été transformée en pratiques institutionnelles, normatives et discursives visant à faire taire et à punir les femmes qui défient l’impunité.
C’est dans ce cadre qu’a émergé la Fundación contra el Terrorismo (fondation contre le terrorisme) comme bras de revanche : une organisation opposée aux procès pour crimes du conflit, particulièrement agressive envers les femmes ayant participé à la lutte anticorruption. Par l’usage abusif du droit pénal, les campagnes de diffamation et le harcèlement numérique orchestré via des « net centers », cette organisation a contribué à transformer la violence patriarcale en pratiques institutionnelles, normatives et discursives visant à faire taire et à punir exemplairement les femmes qui défient l’impunité.
Avec le départ de la CICIG en 2019 et la nomination de Consuelo Porras comme procureure générale (aujourd’hui sanctionnée par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne pour corruption), cette revanche s’est institutionnalisée : destitution et poursuites contre procureures, juges et avocates, détention préventive arbitraire, mais aussi « mort civile » des personnes associées à la CICIG et à la FECI, privées d’emplois, de revenus et parfois d’accès au système financier.
Les chefs d’inculpation utilisés – abus d’autorité, révélation d’informations, association illicite, obstruction à la justice – réactivent des stéréotypes de genre qui mettent en doute la capacité des femmes à exercer un pouvoir légitime, comme si leur présence dans les espaces de décision constituait en soi une déviation suspecte. La construction discursive inverse les rôles de victimes et de bourreaux en présentant les élites corrompues – majoritairement masculines – comme victimes d’une supposée « justice politisée », tandis que les femmes qui défendent la légalité sont désignées comme persécutrices et dangereuses pour l’« ordre social ».
Au moins 24 femmes opératrices de justice ont été criminalisées, dont huit soumises à une détention préventive arbitraire, exposées à un « double châtiment » : pour avoir combattu la corruption et pour avoir franchi les frontières patriarcales de ce qu’une femme est supposée faire et dire.
La violence qui en résulte est multiple : juridique (poursuites infondées, détention prolongée), médiatique (diffamation, exposition de la vie privée), économique (perte d’emploi, impossibilité d’accéder à de nouvelles sources de revenus, gel de comptes bancaires), numérique (harcèlement, menaces sexistes ciblant le physique et les compétences), émotionnelle et familiale (exil forcé, séparation d’avec les enfants, rupture des réseaux de soutien). À cela s’ajoutent racisme et classisme, qui frappent particulièrement les femmes issues de milieux populaires et, dans le prolongement des logiques du conflit armé, les femmes autochtones.
Au moins 24 femmes opératrices de justice ont été criminalisées, dont huit soumises à une détention préventive arbitraire, exposées à un « double châtiment » : pour avoir combattu la corruption et pour avoir franchi les frontières patriarcales de ce qu’une femme est supposée faire et dire.
Cette criminalisation ne constitue pas seulement une attaque contre l’indépendance judiciaire : elle fonctionne comme une pédagogie punitive de genre, un avertissement adressé à toutes les femmes et filles qui envisagent d’entrer dans le système de justice ou la défense des droits humains, les sommant de rester à leur place ou d’affronter l’exil, la stigmatisation et la violence institutionnelle.

4 – Histoires de résistance à la première personne
Dans ce contexte hostile, la résistance de ces sept femmes ne se manifeste pas seulement par des dénonciations ou des rapports ; elle s’incarne dans des gestes quotidiens de dignité.
Eva Siomara Sosa a transformé son exil au Mexique en un espace de reconstruction, bien que précaire : entre emplois instables et études, elle tente de soutenir à distance les responsabilités économiques laissées au Guatemala, sans renoncer à sa voix critique. Dans son témoignage, la clarté juridique coexiste avec la vulnérabilité d’une mère qui ne peut pas embrasser ses enfants.
Flor de María Gálvez a dû apprendre —comme elle le dit— « à habiter l’exil ». Son éloquence devant les tribunaux s’est traduite par une autocensure stratégique : chaque mot prononcé en public est mesuré en fonction du risque pour ceux qui restent au Guatemala. Cependant, depuis ce silence calculé, elle insiste pour nommer la régression systémique que connaît le pays et rappeler que sa vulnérabilité n’est pas isolée, mais fait partie d’un continuum de violences contre les femmes qui ont osé contester.
Virginia Laparra, malgré la dévastation physique et psychologique qu’elle décrit, élève la voix pour exiger un accompagnement international « plus humain, proche, constant et efficace ». Elle ne dénonce pas seulement l’utilisation de la détention préventive comme outil de punition, mais questionne également un modèle de soutien international qui arrive souvent trop tard, quand le dommage est fait.
Samari Gómez insiste pour désigner comme victimes aussi celles et ceux qui l’entourent : « quand une femme est victime, le sont aussi ses enfants, ses parents, son cercle le plus proche », rappelle-t-elle. Dans cette perspective relationnelle, elle exige que l’accompagnement inclue un soutien psychosocial et la sécurité —y compris numérique— non seulement pour les personnes criminalisées, mais aussi pour leurs familles.
Paola Escobar, encore marquée par la peur de s’exprimer librement face aux réactions des « net centers », réclame quelque chose qui devrait être évident dans toute démocratie : des opportunités pour reconstruire son projet de vie, exercer ses connaissances et compétences sans être punie pour son passé dans la lutte anticorruption. Elle sait que l’exil lui a fermé des portes, mais ne renonce pas à l’idée de continuer à contribuer à la justice de son pays, où qu’elle se trouve.
Une autre manière d’exercer le droit : une manière qui ne normalise pas l’humiliation des collègues, qui dénonce les attaques numériques et l’instrumentalisation de plaignants d’extrême droite pour intimider la défense (Joseline Jácome).
Joseline Jácome, depuis le litige stratégique, refuse d’accepter que les avocates doivent se masculiniser pour être prises au sérieux. Sa présence aux audiences, ses écrits, ses arguments sont un pari pour une autre manière d’exercer le droit : une manière qui ne normalise pas l’humiliation des collègues, qui dénonce les attaques numériques et l’instrumentalisation de plaignants d’extrême droite pour intimider la défense.
En dépit des décisions arbitraires qui l’ont menée en prison, Claudia González met de l’avant les gestes de solidarité qu’elle a reçus.
Claudia González, malgré les décisions arbitraires qui l’ont menée en prison et maintenue son processus suspendu pendant des mois, choisit de valoriser les gestes de solidarité qu’elle a reçus. Elle se souvient, par exemple, de la lettre de Don Chico Palas, défenseur du territoire emprisonné injustement à 75 ans, et comment son témoignage de résistance l’a renforcée. Ou du poème de María Isabel Grijalva sur les sept pas, qui lui a fait sentir qu’elle n’était pas seule dans cette expérience cruelle. De ces gestes, elle puise « une force intérieure » pour maintenir son objectif : démontrer son innocence.
5 – Au-delà du Guatemala : ce que leur lutte nous enseigne
Pour les lectrices de cet article, ces histoires peuvent sembler lointaines en kilomètres, mais trop familières dans leur logique. L’usage du droit comme outil de discipline contre les femmes, la criminalisation de celles qui dénoncent les abus, les attaques misogynes sur les réseaux, le questionnement constant de l’autorité des femmes dans les tribunaux : rien de tout cela n’est exclusif au Guatemala.
Dans un contexte de montée des courants d’extrême droite, le système pénal guatémaltèque est devenu un laboratoire extrême de ce qui inquiète déjà de nombreux mouvements féministes: le contrecoup contre les avancées en matière de droits des femmes et des défenseur·es.
La différence réside dans l’échelle et le risque. Dans un contexte de régression démocratique et de montée des courants d’extrême droite, le système pénal guatémaltèque est devenu un laboratoire extrême de ce que de nombreux mouvements féministes alertent déjà : le contrecoup contre les avancées en matière de droits des femmes et des défenseur·es. On y voit jusqu’où un État capturé par des élites corrompues est prêt à aller lorsqu’il sent son impunité menacée.
Le Guatemala offre une leçon urgente aux féminismes transnationaux : il ne suffit pas de lois avancées sur le papier ni de quotas de participation. Bien que le pays ait adopté des normes comme la Loi contre le féminicide et dispose de tribunaux spécialisés et d’une vice-présidente femme, le taux d’impunité en matière de violence contre les femmes dépasse 96 %, et la participation féminine à des postes électifs reste très faible. La présence numérique de femmes dans les institutions ne garantit pas une transformation féministe si ces femmes reproduisent le pacte patriarcal ou, comme dans le cas de la procureure générale, deviennent un pivot du recul.
Ce que ces sept femmes montrent, c’est que la résistance féministe ne porte pas toujours le nom de « féminisme », mais incarne ses principes les plus radicaux : défier les structures historiques de pouvoir, privilégier une vie digne sur l’obéissance, construire des réseaux de soutien et de mémoire face à la violence. Comme le rappellent les défenseures autochtones guatémaltèques, les luttes des femmes ont existé bien avant que les théories féministes ne leur donnent un nom, et elles se nourrissent de cosmovisions, de spiritualités et de formes d’organisation propres.
6 – Tisser des solidarités : du tribunal de Guatemala aux rues de Montréal
Les sept histoires présentées constituent aussi un appel à repenser la solidarité internationale depuis le Québec et d’autres territoires. La visibilité collective peut devenir un bouclier protecteur, mais elle n’atteint pas toutes les défenseures de manière égale.
Les besoins identifiés incluent : mécanismes de détection précoce des risques, accompagnement continu, soutien psychosocial pour elles et leurs familles, accès aux soins, possibilités de reconstruction professionnelle (emplois, bourses, programmes), et campagnes médiatiques racontant leurs histoires en espagnol et dans d’autres langues.
L’invitation aux lectrices d’Espace féminismes en dialogue est de voir en Eva, Flor, Virginia, Samari, Paola, Joseline et Claudia non seulement des victimes d’un système injuste, mais des alliées dans une lutte commune contre un patriarcat global qui se réinvente à chaque frontière.
Cette articulation local-global peut prendre des formes concrètes :
- maintenir des réseaux d’accompagnement psychosocial pour les défenseures exilées ;
- créer des programmes d’insertion professionnelle et académique ;
- promouvoir des initiatives médiatiques et artistiques ;
- faire pression sur les gouvernements et organismes internationaux ;
- accompagner sans se substituer aux agendas des défenseures locales.
L’invitation aux lectrices d’Espace féminismes en dialogue est de voir en Eva, Flor, Virginia, Samari, Paola, Joseline et Claudia non seulement des victimes d’un système injuste, mais des alliées dans une lutte commune contre un patriarcat global qui se réinvente à chaque frontière.
Elles ont soutenu, dans une relative solitude, une bataille qui nous concerne aussi. Que du Québec arrivent non seulement des mots d’indignation, mais des engagements concrets de soutien, d’écoute et de coresponsabilité. Parce que, comme le rappelle l’une d’entre elles, se savoir accompagnée peut faire la différence entre abandonner ou continuer à résister. Et dans cette tâche — ne pas les laisser seules — se joue aussi le sens d’une solidarité féministe véritablement transfrontalière.
[1]Cet article est coécrit par sept juristes guatémaltèques — Claudia González Orellana, Flor de María Gálvez, Eva Siomara Sosa Pérez, Samari Carolina Gómez Díaz, Joseline Jácome, Paola Escobar et Dulce María González — qui ont exercé comme procureures, juges ou avocates dans la lutte contre la corruption et l’impunité au Guatemala. À travers leurs parcours, elles partagent une expérience commune : avoir été ciblées par des poursuites pénales, des pressions ou des campagnes de discrédit en raison de leur engagement professionnel. Réunies dans ce texte, elles témoignent des conséquences humaines, familiales et professionnelles de cette criminalisation, tout en dénonçant les atteintes à l’indépendance judiciaire et à l’état de droit. Leur parole collective est à la fois un acte de mémoire, de résistance et de solidarité féministe face aux violences institutionnelles.

Claudia González Orellana est une avocate guatémaltèque engagée depuis plus de vingt-cinq ans dans la défense des droits humains et la lutte contre la corruption. Elle a travaillé au sein d’organisations emblématiques telles que l’Office des droits humains de l’Archevêché du Guatemala, la Fondation Myrna Mack et la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), où elle a contribué à des enquêtes visant de hauts responsables publics. Après avoir défendu des juristes criminalisés pour leur travail en faveur de la justice, elle a elle-même été poursuivie pénalement dans un contexte dénoncé par de nombreuses organisations comme une forme de représailles pour son engagement.

Flor de María Gálvez Álvarez est une avocate guatémaltèque et ancienne commissaire de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), qui vit en exil depuis mars 2022 en raison de la criminalisation, des menaces et du harcèlement dont elle fait l’objet pour son travail d’enquête sur des affaires de corruption.

Eva Siomara Sosa Pérez est une ancienne procureure guatémaltèque spécialisée dans les enquêtes contre la corruption et l’impunité. Au cours de sa carrière au ministère public, elle a travaillé sur des dossiers impliquant des structures criminelles et des acteurs politiques influents. Après avoir quitté ses fonctions, elle s’est engagée publiquement pour dénoncer la persécution judiciaire visant des opérateurs de justice au Guatemala, devenant une voix importante dans la défense de l’état de droit et de l’indépendance judiciaire.

Samari Carolina Gómez Díaz est une avocate et ancienne procureure guatémaltèque qui a travaillé pendant plus de douze ans au sein du ministère public, notamment dans les unités spécialisées dans la lutte contre le blanchiment d’argent et au bureau spécial de lutte contre l’impunité (FECI). Elle a participé à des enquêtes sur des affaires de corruption et de criminalité organisée. Arrêtée et emprisonnée pendant plus de dix mois dans des conditions difficiles, malgré la présentation d’éléments de défense, son cas est considéré par de nombreuses organisations comme emblématique de la criminalisation des personnes qui ont lutté contre l’impunité au Guatemala.

Joseline Jácome est une avocate guatémaltèque qui a exercé dans le domaine de la justice pénale, notamment en défendant plusieurs anciennes procureures criminalisées. Sa carrière s’inscrit dans le contexte des réformes et des efforts visant à renforcer l’État de droit dans le pays. Elle fait partie des juristes qui ont dénoncé des procédures judiciaires et des actes de harcèlement considérés comme des représailles pour leur travail, ce qui illustre les risques auxquels sont confrontées les femmes engagées dans le domaine de la justice.

Paola Escobar est une juriste guatémaltèque qui a exercé en tant que procureure dans des unités spécialisées chargées d’enquêtes complexes, notamment en matière de corruption. Elle a contribué à des enquêtes menées contre des structures politico-économiques, dans un contexte marqué par de fortes tensions institutionnelles. Par la suite, elle a fait l’objet de poursuites judiciaires et de pressions qui ont été dénoncées par des organisations de défense des droits humains dans le cadre d’un processus de criminalisation des acteurs du système judiciaire.

Dulce Daniela González Santos est une étudiante en droit qui soutient les avocats de la défense dans leur lutte pour défendre les personnes criminalisées.


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