Le 18 octobre dernier plus de 16 000 personnes ont investi les rues de la ville de Québec dans un rassemblement solidaire de la Marche mondiale des femmes (MMF) qui visait à rappeler, sensibiliser et exiger des actions autour de trois enjeux :
- Dénoncer le continuum de la violence envers les filles et les femmes;
- Dénoncer la pauvreté qui représente une violence systémique;
- Et dénoncer le capitalisme responsable de la crise climatique et de l’effondrement de la biodiversité, au détriment de la santé et de la vie des populations et celles des prochaines générations.

Par Elisabeth Desgranges[1]
Ces trois enjeux soulevés par la MMF-2025 relèvent d’un consensus partagé par les différents comités membres de la Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes (CQMMF) qui se sont prononcés en assemblée à la suite d’une analyse politique de la conjoncture internationale. Ils reflètent la convergence des luttes féministes, qu’elles aient lieu au Canada, dans le Nord global ou dans le Sud global.
Il est à rappeler qu’en 2000, la première Marche mondiale des femmes a eu lieu dans près de 65 pays à travers le monde. Depuis, la MMF s’active tous les cinq ans, un peu partout sur la planète. Plus de 6000 groupes de 161 pays différents ont été répertoriés comme ayant participé à la MMF.
En cette année 2025, le rassemblement célébrait 25 ans d’activisme pour les droits des femmes. Au Québec, la MMF prend la forme, tous les cinq ans, d’un grand rassemblement physique dans une ville différente. Cette fois-ci, c’est dans la ville de Québec que les féministes se sont donné rendez-vous sous le slogan : Encore en marche pour transformer le monde.
L’économie au service du vivant
Au Québec, les revendications de la MMF sont résumées ainsi:
NOUS MARCHONS POUR
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Il est bon de rappeler que l’action collective du 18 octobre venait culminer une série d’actions et d’activités d’éducation populaire menées tout au long de l’année à partir de la date symbolique du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes.
C’est ainsi que les groupes de femmes de toutes les régions du Québec se sont mobilisés localement autour des enjeux ciblés par la MMF pour construire une compréhension commune des facteurs d’oppression et un partage intersectionnel des conséquences et des souffrances vécues par les femmes de tous les milieux: groupes communautaires, syndicats, associations étudiantes, organismes de solidarité internationale, milieux académiques, etc. L’organisation de ce grand événement a été appuyée par un nombre impressionnant de bénévoles et de militantes de tout le réseau de l’action communautaire autonome et de la société civile.
Le CQFD au village féministe
La veille de ce grand événement, plus de 250 militantes se sont regroupées au Village féministe organisé par le Regroupement des groupes de femmes de la Capitale nationale (RGF-CN). L’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) avait répondu à l’appel du RGF-CN à travers le Collectif québécois des féminismes en dialogue (CQFD) qui y a animé un atelier de réflexion sur les enjeux liés aux changements climatiques et la convergence des luttes féministes à travers le monde.
L’objectif de cet atelier était principalement de sensibiliser les femmes québécoises à la similitude des réalités vécues par les femmes d’ici et d’ailleurs lorsque les inégalités sont accentuées par les changements climatiques. L’animation déployée permettait aux participantes de découvrir des femmes engagées dans la justice climatique sur les cinq continents et à travers le temps, d’explorer les luttes environnementales d’un peu partout dans le monde ainsi que les femmes qui les portent.
Des portraits de femmes leadeuses impliquées dans des projets de coopération internationale ont été présentés, permettant également de démystifier le rôle que peut jouer la coopération solidaire au développement dans les luttes féministes pour la justice climatique. L’atelier a ainsi permis de valoriser les savoirs et actions des femmes dans toute leur diversité tout en établissant des ponts avec les femmes du Québec qui s’activent face aux changements climatiques.
Crédit photos : Sara Germain/AQOCI
Un contexte politique difficile
Malheureusement, la conjoncture politique actuelle contribue de manière marquée à la fragilisation de la société civile, dont les groupes d’action populaire, et contribue à l’effritement des comités de la MMF et ce, un peu partout sur la planète.
L’élan fort du début des années 2000 qui a permis le rassemblement à New-York et le dépôt à l’ONU d’une pétition internationale et de propositions féministes pour l’élimination de la pauvreté et l’adoption en 2004 de la Charte mondiale des femmes pour l’humanité (CQMMF. 2004), paraît aujourd’hui quelque peu essoufflé. Les organisations féministes et de défense des droits des femmes sont sous-financées (AWID. 2025) et l’engagement militant connaît des défis majeurs (répression, épuisement, sous-financement, criminalisation, etc.).
Dans ce contexte, la solidarité internationale prend tout son sens. Une structure aussi large que la MMF est un outil de mobilisation puissant qu’il faut préserver. Un héritage précieux à nourrir pour que perdure non seulement son legs mais pour que ce mouvement continue de grandir et d’unir les femmes du monde entier dans une période trouble où seule l’union peut encore résister.
25 ans de sororité solidaire
La Marche mondiale des femmes est une initiative québécoise issue de la Marche Du pain et des roses de 1995, où près de 800 femmes ont marché d’aussi loin que Montréal pour se réunir dans la ville de Québec (250 km). Une marche organisée par la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et réunissant tout le mouvement autonome des femmes du Québec pour dénoncer la pauvreté des femmes et exiger des actions claires de leur gouvernement.
Ce grand rassemblement a contribué à améliorer les conditions de vie des femmes québécoises notamment par l’adoption de la Loi sur l’équité salariale, le prélèvement à la source des pensions alimentaires et même, un peu plus tard, la création du réseau des entreprises d’économie sociale en aide à domicile (EÉSAD) qui contribue de manière marquée à améliorer les conditions de travail dans le secteur de l’économie du soin au Québec.
Cette solidarité des femmes s’est rapidement tournée vers l’international dans un élan de sororité avec les femmes de partout dans le monde. En effet, lors des commémorations des 25 ans de la MMF, les différentes porte-paroles ont rappelé combien le mouvement de la Marche Du pain et des roses de 1995 a été un éveil pour plusieurs d’entre elles. Les femmes partagent le fardeau de la pauvreté dans toutes les sociétés. La Conférence mondiale sur les femmes ou Conférence de Beijing qui s’est tenue la même année a été une occasion de partager avec des féministes du monde entier le rêve d’une action féministe concertée au niveau planétaire: la Marche mondiale des femmes (MMF).
La MMF s’articule en comités de manière autonome, multiculturelle, multi-ethnique, pluraliste et indépendante. Le Comité central de la MMF a présentement son Secrétariat international en Turquie. Chaque région s’organise en comités locaux, régional et national. Au Canada, c’est la Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes (CQMMF) qui articule les actions. Le travail de concertation entre les différents comités permet d’identifier les enjeux qui seront portés dans l’espace public tous les 5 ans, depuis 2000.
La Marche de cette année était donc le 6e rendez-vous international des féministes, célébrant ainsi 25 ans de solidarité et de sororité!
La MMF au cœur des alliances
Lors des derniers États généraux québécois de la solidarité internationale organisés et tenus au printemps dernier par l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), la Déclaration d’engagement est venue réitérer que :
« Nous croyons en la force des réseaux et des alliances, capables de décloisonner la solidarité internationale et de montrer l’interconnexion entre les enjeux et luttes vécus au Québec et globalement. En créant des espaces de partage, de mobilisation et de convergence, nous entendons renforcer les liens avec d’autres mouvements qui partagent nos valeurs, comme les mouvements féministes, paysans, syndicaux, antiracistes, en lutte contre la pauvreté, pour la justice climatique, autochtones, en soutien aux personnes migrantes, aux personnes en situation de handicap et aux communautés 2ELGBTQIA+. Dans un monde incertain et instable, il est essentiel d’unir nos forces pour accroître la portée, l’impact et le pouvoir transformateur de la solidarité et de l’action collective. »
Dans le cadre des travaux de ces États généraux, en atelier, la MMF fut mentionnée comme un partenaire stratégique à appuyer, comme une plateforme mobilisatrice, comme un lieu à investir et à consolider. Cet appui peut prendre différentes formes, mais ne peut se réaliser sans la participation active des comités de base, leur multiplication et leur coordination.
Les luttes féministes sont multiples, mais les solutions convergent toutes vers la transformation des structures patriarcales et capitalistes qui reposent sur l’exploitation des ressources naturelles, des femmes et des groupes traditionnellement marginalisés et provoquent l’affaiblissement des structures démocratiques.
Les violences faites aux femmes et notamment les violences économiques relèvent de mécanismes structurels comme la division sexuelle et genrée du travail, la privatisation des services publics et l’industrie de la guerre. C’est pour cette raison que nous avons marché le 18 octobre : une société basée sur les valeurs féministes qui place l’économie au service du vivant!
Bibliographie
AWID. Where is the money? An evidence-driven call to ressource feminist organizing, 2025. [https://www.awid.org/sites/default/files/2025-10/AWID_WITM_REPORT_28_10_2025.pdf] (Consulté le 26 novembre 2025).
CQMMF. Analyse de la conjoncture internationale de la Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes, 2025. [https://www.cqmmf.org/medias/2025_analyse_de_la_conjoncture_internationale.pdf] (Consulté le 25 novembre 2025).
CQMMF. Charte mondiale des femmes pour l’humanité, 2024. [https://cqmmf.org/charte-des-femmes-pour-lhumanite.html] (Consulté le 26 novembre 2025).
Secrétariat international de la MMF. [en ligne]. [https://marchemondiale.org/fr/homepage-3/qui-nous-sommes/accion-internacional/6e-action-internationale-2/]
[1]Elisabeth Desgranges est conseillère à l’égalité des genres à SOCODEVI. Elle est membre du Comité de coordination du Collectif québécois des féminismes en dialogue (CQFD) et de la Communauté de pratique « Genre en pratique » de l’AQOCI. Elle a organisé la participation du CQFD au village féministe dans le cadre des activités de la MMF à Québec, en octobre 2025. Elle œuvre en coopération internationale et en droits des femmes depuis plus de 20 ans.
















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