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La société afghane est façonnée par des structures de pouvoir patriarcales et des normes sociales profondément ancrées qui, depuis longtemps, restreignent l’existence des femmes dans toutes les sphères. Cette bataille, loin de se limiter à une époque ou à une génération, fait partie intégrante de l’histoire contemporaine du pays et marque l’expérience quotidienne de millions de femmes.

Par : Shogofa Sediqi, journaliste et ex-directrice de la télévision des femmes en Afghanistan[1]
Je suis née et j’ai grandi dans cette réalité. Mon vécu reflète la trajectoire collective de mes consœurs qui, malgré la discrimination systémique, la violence politique et leur exclusion de la société, s’acharnent à faire valoir leur dignité et leur agentivité. Ce récit ne s’avère donc pas purement individuel; il ratisse plus large et rend compte des Afghanes qui ont choisi l’éducation, la sensibilisation et la militance comme outils de survie et de changement social.
Un journalisme pour préserver des récits de femmes
J’ai obtenu mon diplôme de la faculté de journalisme à l’Université de Kaboul en 2015. À cette époque, les femmes gagnaient en visibilité dans les espaces publics. La perspective d’égalité, quoique fragile, semblait alors possible. Dans ce contexte, ce métier représentait pour moi bien plus qu’une simple carrière : il me permettait de décrire la réalité, de briser le silence et de donner la parole aux femmes.
Après mes études, j’ai décroché un emploi comme journaliste visuelle. En tant que jeune femme, mon entrée dans le monde des médias au sein d’une société conservatrice et patriarcale nécessitait une constante négociation avec des normes sociales, des menaces à ma sécurité et des attentes liées au genre. J’ai fait face à du scepticisme, à du harcèlement et à des contraintes qui cherchaient à limiter notre présence collective dans la sphère publique. À travers ces épreuves, mon engagement envers les droits des femmes et la justice sociale m’a tracé un cheminement professionnel clair. Ainsi, en 2017, j’ai rejoint Zan TV, un organe de presse dirigé par des femmes qui vise à dépeindre la situation des Afghanes et à faire entendre leur voix.
Mes responsabilités à Zan TV comportaient les reportages itinérants, la production d’émissions d’analyse, la gestion des équipes de nouvelles et la mise en lumière des réalités des Afghanes. Pour chaque projet, nous devions jongler avec des risques pour la sécurité, de la pression politique et de la résistance culturelle. Mes activités de journalisme sur l’éducation des filles, sur le travail des femmes, sur la violence conjugale et sur les manifestations féminines m’ont souvent rendu l’objet de menaces et d’intimidation. Chaque reportage représentait pour moi beaucoup plus qu’une nouvelle; il symbolisait une responsabilité éthique et un acte de contestation. Je contribuais ainsi à la préservation des récits de femmes qui, autrement, auraient été relégués aux oubliettes.
Jusqu’à la chute de Kaboul en août 2021, mon emploi à Zan TV constituait l’un des chapitres les plus marquants de mon parcours professionnel. Le journalisme servait alors à protéger les droits des femmes et à assurer leur présence dans la société. À travers les médias, nous pouvions raconter les histoires que les gens au pouvoir tentaient d’effacer. De la sorte, nous préservions les voix de celles qui demandaient à être entendues.
Le tournant du statut des Afghanes entre la défaite et le retour des talibans
Dans les deux décennies suivant la première défaite du régime taliban, les Afghanes avaient ainsi connu des avancées importantes, quoiqu’inégales. Des millions de filles avaient pu retourner sur les bancs d’école. Des milliers de femmes avaient obtenu des diplômes en médecine, en droit, en ingénierie, en éducation et dans le domaine des médias. Elles avaient fait leur entrée dans le monde du travail, dans la société civile et dans les institutions gouvernementales. Ces gains résultaient de la lutte acharnée des femmes, certainement pas de la générosité de la classe politique.
Durant cette période, j’avais moi-même connu des avancées professionnelles : j’avais assumé des rôles de reportrice, de directrice adjointe des nouvelles et de cheffe des informations, avant de me retrouver à la tête de Zan TV. Malgré la pression et les risques constants, je persévérais grâce à ma conviction dans le pouvoir des médias pour demander des comptes aux autorités et pour défendre les droits des femmes.
La chute de Kaboul en 2021 a toutefois causé une rupture dévastatrice. Le retour des talibans a mené au démantèlement systématique de nos droits : les filles ont été bannies des écoles, les libertés médiatiques se sont effondrées, les femmes ont perdu accès aux universités et au marché du travail, et elles ont disparu de la vie publique. En quelques mois, le régime a démoli des dizaines d’années de progrès.
Face à l’adversité, les Afghanes ont fait preuve d’un courage extraordinaire. Réunies sous le slogan « Éducation, travail, liberté », elles ont organisé des manifestations pacifiques pour exiger leurs droits fondamentaux. Ces marches témoignaient de leur conscience politique et de leur résilience. Malheureusement, elles se sont heurtées à de la violence, à des arrestations et à un retour forcé au silence. Les réponses mondiales sont demeurées majoritairement symboliques : surtout des déclarations, sans réelle protection.
L’exclusion des femmes de l’éducation, du marché du travail et de l’expression en public représente une violation évidente aux lois internationales, notamment à la Déclaration universelle des droits de l’Homme, à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et à la Convention relative aux droits de l’enfant. Malgré les engagements internationaux en matière d’égalité des genres, les Afghanes demeurent privées d’une véritable garantie de leurs droits et de mécanismes de redevabilité politique.
Le recul de l’espoir et l’engagement invaincu des femmes
Cette répression a entraîné des conséquences désastreuses. La perte d’espoir chez les filles représente l’une des pires. En effet, l’éducation, un droit fondamental et une voie vers l’indépendance, leur est maintenant niée. Les pressions économiques, tout comme les mariages précoces ou forcés, se sont aussi intensifiées. De ce fait, les cycles de pauvreté et la violence fondée sur le genre s’en trouvent aggravés.
Le bâillon imposé aux médias menés par des femmes a d’ailleurs exacerbé cette crise. Les femmes journalistes font face à des menaces, à de la censure et même à l’exil. Lorsque nos voix disparaissent de la sphère publique, la violence, tout comme notre résistance à celle-ci, devient invisible.
Néanmoins, les Afghanes continuent leur lutte. Les écoles clandestines, l’éducation à la maison, l’activisme numérique et la défense de droit depuis l’étranger représentent tous des preuves de notre engagement invaincu pour générer un changement. Les femmes exilées jouent d’ailleurs un rôle crucial pour maintenir l’attention mondiale et encourager la solidarité transnationale.
Pour moi comme pour nombreuses de mes paires, l’expatriation constitue un nouveau chapitre de résistance et de reconstruction de notre identité. Malgré l’éloignement et les restrictions de l’exil, celui-ci nous a également offert l’occasion de faire entendre nos voix à l’échelle planétaire, d’élargir nos réseaux de soutien entre femmes et de poursuivre notre militance pour les droits des Afghanes.
Dans ce contexte, le documentaire Les précursœurs, produit par l’Office national du film du Canada (ONF) et réalisé par Brishkay Ahmed, jette les projecteurs sur la vie de cinq Afghanes engagées à diffuser la parole des femmes sur des plateformes internationales. Je fais partie des protagonistes de ce film, et nos histoires communes témoignent de la résilience et de la détermination de nos concitoyennes.
De nos jours, elles font face à la plus grave crise fondée sur le genre dans le monde. Leur exclusion de l’éducation et du travail, de la sphère publique et des processus décisionnels menace une génération entière. L’expérience de l’Afghanistan démontre bien que la paix, la justice et le développement s’avèrent impossibles sans la participation active des femmes.
Le présent article ne visait pas seulement à raconter mon parcours professionnel, mais aussi à mettre en lumière une résistance collective. Les Afghanes, loin d’être des victimes passives, tiennent le rôle d’agentes de changement. Malgré la répression, leurs voix persistent. Je garde espoir qu’un jour mon pays d’origine atteindra une paix inclusive, et que les femmes récupèreront leurs droits, leur dignité et leur futur.

[1]Shogofa Sediqi est une journaliste et professionnelle des médias afghane, née en Afghanistan. Elle a commencé sa carrière professionnelle en 2015, travaillant comme reporter pour divers médias afghans. En 2017, elle a rejoint Zan TV (Télévision des femmes), un réseau médiatique dirigé par des femmes et dédié à amplifier la voix des Afghanes. En 2019, Shogofa a suivi un programme de journalisme en ligne d’un an à l’université d’Oslo, en Norvège. En 2020, elle a commencé des études de master en relations internationales. Cependant, à la suite de l’effondrement de l’Afghanistan et du retour au pouvoir des talibans, elle a été contrainte de quitter le pays en raison de la guerre et des problèmes de sécurité.




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