Nous traversons une période charnière. La conjoncture internationale inquiète et notre communauté, celle engagée pour une coopération fondée sur les droits, la transparence et la justice, se mobilise davantage. En juin 2025, lors des États généraux de la solidarité internationale, j’ai vu et vécu cet élan : trois jours de débats, complémentaires, parfois divergents mais toujours respectueux, au cours desquels nous avons cherché à nommer ce qui bloque, à reconnaître ce qui nous divise, et surtout à faire émerger des leviers concrets.

Par Coline Camier[1]
Un mouvement vivant qui veut mieux faire
Organisés par l’AQOCI, ces États généraux ont été précédés d’un long cycle de consultations. Ce travail de longue haleine a dégagé des constats clairs. D’abord, un recul généralisé des droits : la montée de mouvements anti-droits et anti-genre, bien organisés, s’accompagne d’une récupération du langage et d’une intimidation accrue des personnes militantes, notamment en ligne. Ensuite, on ne le dira jamais assez, mais les crises et les changements climatiques ont des impacts différenciés : conflits, crise climatique, inflation et migrations touchent de manière genrée et intersectionnelle; le travail du care, toujours insuffisamment reconnu et financé, pèse sur l’accès des femmes et des personnes de genres divers aux ressources, à la terre et aux espaces de décision. À cela s’ajoutent des obstacles structurels au financement et à la représentation : ressources financières coupées ou en baisse, cadres de projet trop rigides et trop courts ne permettant pas une vision à long terme des changements, opacité des acteurs et sous-financement des organisations féministes locales. Les voix de nos partenaires dans le monde, et tout particulièrement celles des femmes et des personnes LGBTQI2S+, restent trop peu audibles. Enfin, nous avons nommé des tensions réelles mais qui nous poussent à réfléchir plus loin, autrement, et à construire d’égal à égal avec nos collègues et partenaires internationaux. Travailler d’égal à égal, c’est accepter que le savoir ne circule pas à sens unique, que la décision et les budgets se partagent et que la reddition de comptes se fait aussi vers les communautés. C’est cela, concrètement, une approche décoloniale : reconnaître les rapports de pouvoir hérités, cesser d’imposer nos cadres et laisser place aux priorités, aux langues et aux méthodes définies localement. Mais aussi reprendre le contrôle du narratif de la coopération et de la solidarité internationales (au lieu de laisser d’autres les détourner) tout en s’assurant que notre langage reste accessible, inclusif et co-construit avec les personnes concernées. Mettre en pratique l’intersectionnalité sans la diluer et localiser le leadership sans reproduire les hiérarchies Nord–Sud deviennent des exercices de cohérence, pas des slogans. Et c’est important parce que l’efficacité et la justice en dépendent : on ne transforme rien de durable sans la légitimité des communautés, sans leur pouvoir d’agir, sans une redistribution des bénéfices et des risques. Ces tensions ne sont donc pas des impasses, elles signalent un mouvement vivant qui veut mieux faire, avec lucidité, humilité et une volonté du partage réel du pouvoir.

Crédit : Nancy Roberge
Trois parcours qui s’entrecroisent
C’est à partir de ces constats qu’ont émergé trois thématiques de travail lors des États généraux : Égalité de genre, Paix, Environnement, pour mieux déconstruire et les relier de façon cohérente. L’objectif était clair : enrichir nos pratiques, comprendre collectivement ce que nous pouvons faire et comment. Nous savons nos limites : des programmes stricts, des budgets serrés, des normes et attentes qui parfois nous dépassent. La question, dès lors, n’est pas seulement « que faire dans ce cadre? », mais « comment modifier ce cadre pour approcher nos objectifs? ».
Pour moi, ce moment a été décisif. Ce qui m’a marqué, ce sont les liens visibles entre le mouvement des femmes du Québec, des syndicalistes, des organisations communautaires et internationales. Nous avons touché du doigt quelque chose d’essentiel : notre solidarité nous dépasse, même si c’est notre travail quotidien. En travaillant sur trois parcours, nous avons surtout constaté à quel point ils s’entrecroisent. Parler d’accès à la terre, c’est parler d’égalité de pouvoir, de résilience climatique et de prévention des conflits. Parler de sécurité des défenseur·es, c’est parler de paix, de libertés, de gouvernance inclusive et de protection des écosystèmes. Parler de solutions fondées sur la nature, c’est parler de charge de travail, de reconnaissance, de bénéfices partagés et de justice de genre. C’est pour cela que la suite doit se penser en mode convergences des luttes.
La transversalité de l’égalité des genres
Je suis sortie fière de voir l’égalité entre les genres au centre des échanges, et ce non pas parce que c’est « mon expertise », mais parce que je suis convaincue que si l’on n’intègre pas la voix, les priorités et les droits de la moitié de la population dans l’analyse, la décision et la distribution des bénéfices, on échoue collectivement. L’égalité des genres et l’inclusion sociale ne sont pas une section en plus à ajouter dans un document : c’est une condition de réussite pour répondre aux enjeux climatiques ou pour la paix. Elles doivent être présentes à toutes les étapes et être incarnées par toutes les personnes, pas seulement par les expert·es. Très concrètement, cela veut dire reprendre le contrôle sur le langage, planifier chaque étape avec cette lentille, financer à long terme (car le changement de mentalité ne se passe pas du jour au lendemain), partager les décisions avec les partenaires et les communautés, inclure et renforcer les actions des organisations féministes locales et rendre des comptes aux communautés, pas seulement aux bailleurs de fonds.
Des espaces pour les alliances
Rien de tout cela n’est simple. Les divergences sur les stratégies (confrontation ou dialogue), sur les mots (égalité/équité, langage inclusif) ou sur la localisation du leadership ne vont pas disparaître. Mais elles peuvent devenir des ressources si nous les gouvernons avec lucidité et avec écoute. Nous avons besoin d’espaces où débattre sans tabou, d’alliances où syndicalistes, féministes, écologistes, mouvements antiracistes et peuples autochtones peuvent définir des priorités communes, et d’indicateurs qui mesurent enfin ce qui compte : qui bénéficie? qui est protégé? qui décide?
Je reste fière de ce que nous avons proposé, de ces engagements que nous avons pris individuellement et collectivement, mais je suis aussi lucide sur ce qui reste à bâtir. Si nous tenons ensemble ces trois chemins, si nous laissons de la place aux personnes et aux voix que l’on entend peu, et si nous gardons la justice de genre au centre de nos actions, alors nos convictions et nos projets peuvent commencer à changer la réalité.
[1]Sociologue de formation, Coline Camier agit comme conseillère stratégique en égalité de genre et inclusion chez Mission inclusion, basée à Montréal. Engagée depuis plus de quinze ans dans la solidarité internationale, elle travaille aux côtés d’organisations féministes et de mouvements de femmes en Afrique, dans les Caraïbes et au Canada. Son approche s’ancre dans les féminismes intersectionnels et décoloniaux, avec une attention particulière aux dynamiques de pouvoir, à la justice climatique et à la participation des femmes aux instances décisionnelles. Elle s’intéresse aux espaces de dialogue et de convergence entre mouvements sociaux, afin de renforcer des approches féministes capables d’influencer durablement les mentalités, les politiques et les pratiques.


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