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Entrevue par : Mounia Chadi
Coordonnatrice du collectif québécois des féminismes en dialogue
Dans votre film Les précursœurs[1], vous présentez les témoignages de cinq femmes afghanes qui se sont distinguées par leur courage. Pourriez-vous nous présenter ces femmes ?
Voici ma présentation de mes sœurs afghanes exceptionnelles et courageuses[2] :
Nelofer Pazira-Fisk, auteure, journaliste et cinéaste afghano-canadienne primée, elle a joué dans Kandahar (2001), inspiré de sa véritable histoire, et a produit et réalisé les films Déshonneur (2010) et Audition (2009). Elle a également produit Ce n’est pas un film! (2019) et coréalisé Retour à Kandahar (2003), puis réalisé des reportages pour la télévision et la radio canadiennes depuis l’Irak, l’Afghanistan, la Turquie, l’Égypte et la Syrie. Son livre A Bed of Red Flowers: In Search of My Afghanistan, publié en 2005, a remporté le prix Drainie-Taylor, décerné à une œuvre littéraire biographique. Également récompensée d’un prix Gemini, d’un prix Gabriel et d’un prix A.D. Dunton, elle est titulaire d’un diplôme en journalisme et en littérature anglaise (Université Carleton), d’une maîtrise en anthropologie, en sociologie et en religion (Université Concordia), ainsi que de deux doctorats honorifiques des universités Carleton et Thompson Rivers, au Canada. Ancienne présidente de PEN Canada, Nelofer Pazira-Fisk a, plus récemment, rédigé la postface du livre Night of Power (2024), œuvre de son défunt mari Robert Fisk.
Vida Samadzai marque en 2003 l’Histoire en participant au concours de beauté Miss Terre. Première Afghane à prendre part à un concours international depuis 30 ans, elle reçoit de nombreuses menaces, y compris des menaces de mort, et se voit interdire l’accès à l’Afghanistan, son pays natal. Les organisateurs du concours créent un prix spécial qu’ils lui décernent pour le courage dont elle fait preuve en se portant à la défense des droits des femmes. Depuis, elle poursuit son combat, s’orientant vers des tribunes de plus grande portée afin d’aider les femmes du monde entier. À la télévision, dans les journaux et les magazines, elle encourage les gens à lutter pour les droits des femmes et sensibilise le public à l’absence de droits de la personne en Afghanistan. Elle rédige en ce moment son autobiographie afin d’encourager les femmes opprimées à se battre pour leurs droits. Les nombreuses récompenses que Vida Samadzai a reçues témoignent de la personne qu’elle est : un modèle et un pilier de la société.
Sahar Parniyan , professionnelle afghane établie à Londres, possède une expérience diversifiée dans les domaines de la télévision, du marketing commercial et de la vente. Née et élevée en Iran et issue de racines afghanes, elle amorce sa carrière à Kaboul comme actrice de télévision, tout en travaillant en coulisses en marketing commercial et télévisuel. Après s’être installée à Londres, elle poursuit son parcours dans les médias comme présentatrice et productrice pour une chaîne de télévision iranienne. Parallèlement à son travail dans les médias, Sahar Parniyan acquiert de l’expérience dans différents postes de vente et en faisant du bénévolat dans sa communauté. Elle termine actuellement des études en marketing et publicité à l’Université de Kingston, où elle a reçu trois distinctions universitaires, de même que le prestigieux prix Gold. Elle se passionne pour les affaires, l’immobilier et l’autonomisation des femmes par le travail, et a entrepris une maîtrise en immobilier en septembre 2025.
Mozhdah Jamalzadah , chanteuse, actrice, animatrice de talk-show et militante des droits des femmes afghano-canadienne; elle compte plus de 2,5 millions d’abonnés sur Instagram et Facebook. Elle a interprété sa chanson à succès Afghan Girl, un hommage aux femmes et aux filles, à la Maison-Blanche pour la famille Obama à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Elle a animé un talk-show populaire en Afghanistan sur 1TV, qui traitait de sujets comme la maltraitance des enfants et la violence domestique, ce qui a suscité la controverse à l’époque et lui a valu de faire la couverture du magazine Time. Elle a fait l’objet d’un article dans Harper’s Bazaar et a été invitée notamment à l’émission Oprah, à CNN et à Good Morning America. Sa biographie, Voice of Rebellion, rédigée par Roberta Staley, a été publiée dans le monde entier en 2019. Mozhdah Jamalzadah a été nommée pour le prix de la meilleure actrice de soutien à ses débuts dans le long métrage canadien Red Snow, réalisé par Marie Clements. Elle a récemment tenu le rôle principal dans le long métrage Sima’s Song de la réalisatrice afghano-américaine Roya Sadat. Elle continue de lutter pour les droits des femmes par sa musique et les rôles qu’elle incarne au cinéma.
Shogofa Sediqi est une journaliste réputée qui compte sept ans d’expérience dans les médias afghans. Jusqu’en 2021, elle était directrice de l’information de Zan TV (ou « Télévision des femmes » en langue afghane). Titulaire d’un baccalauréat de l’université de Kaboul (Afghanistan), elle a participé à de nombreuses conférences et œuvré à faire entendre la voix des femmes afghanes. Elle a joué un rôle important dans le domaine des droits des femmes tout au long de sa carrière, luttant pour les droits de toutes. Elle vit actuellement à Halifax, où elle élève sa fille après avoir été évacuée de Kaboul.
« Le film explore la manière dont les femmes afghanes ont été utilisées comme des pions pour servir les besoins et les désirs géopolitiques de mauvais acteurs et les raisons qui ont motivé ces gestes. »
Dans votre film, à travers les récits de ces cinq femmes, nous revivons la situation des femmes afghanes dans un contexte où les États-Unis ne s’étaient pas encore retirés de l’Afghanistan. Pourquoi avoir choisi cette période passée et ne pas avoir invité des femmes qui témoignent plus longuement sur la période actuelle ?
Le passé et le présent pointent du doigt les Talibans et l’Occident
Les précursœurs entrelace deux récits. Le premier est celui des « femmes afghanes libérées », comme elles ont été dépeintes et célébrées par l’Occident et les médias pendant la phase de reconstruction de l’Afghanistan après le 11 Septembre, tandis que dans le second récit, on parle de ce qui s’est passé le 15 août 2021 en mettant l’accent sur le retour des talibans et ses conséquences. Le film propose une conversation entre le passé et le présent.
Les précursœurs présente une prise de parole très active et critique sur les États-Unis, les talibans et d’autres nations occidentales, dans le contexte des événements et des gestes posés dans le passé et maintenant. Le film explore la manière dont les femmes afghanes ont été utilisées comme des pions pour servir les besoins et les désirs géopolitiques de mauvais acteurs, et les raisons qui ont motivé ces gestes. Il souligne également à quel point il est urgent, pour les femmes du monde entier, de comprendre que ce qu’ont vécu les Afghanes pourrait se produire n’importe où sur la planète. Car leur situation est ce qu’elle est aujourd’hui à cause d’hommes occidentaux en costume qui concluent des ententes avec des fondamentalistes religieux et ne pensent qu’à leur profit, en mettant les femmes à l’écart.
Je crois que le film parle de la situation actuelle en profondeur. Toutes les femmes parlent du présent.
« 99 % des femmes afghanes vivent dans une prison : elles sont privées des droits les plus fondamentaux et leur avenir est sombre, car elles n’ont accès ni à l’éducation ni au travail, et celles qui n’ont pas de tuteur masculin ne peuvent pas se déplacer »
Comment décririez-vous la situation actuelle des femmes en Afghanistan ?
La situation actuelle des femmes en Afghanistan est désastreuse, puisque 99 % d’entre elles vivent dans une prison : elles sont privées des droits les plus fondamentaux et leur avenir est sombre, car elles n’ont accès ni à l’éducation ni au travail, et celles qui n’ont pas de tuteur masculin ne peuvent pas se déplacer. Il reste 1 % de femmes issues de familles très riches qui ont accès aux soins de santé et jouissent d’une certaine liberté parce que les hommes de leur famille ont des liens avec des hommes du régime taliban. Ces femmes mènent une vie très différente de celle des autres Afghanes, car elles ont les moyens de soudoyer le système.
Un avenir féministe empêché
Le plus triste, c’est qu’en 2025, les talibans ont commencé à ouvrir l’Afghanistan aux touristes de l’Occident et de l’Asie orientale. Les femmes de pays étrangers bénéficient en effet de libertés qui sont refusées aux Afghanes. Les ressortissants étrangers, incluant les femmes, peuvent visiter le pays, et beaucoup publient des messages sur les réseaux sociaux tout en sachant pertinemment que les femmes afghanes sont violentées pour avoir osé sortir de chez elles et ne pas avoir respecté les lois rigides de la charia.
Les talibans autorisent les visiteurs non afghans, y compris les femmes non afghanes, à voyager librement parce qu’ils essaient de tisser des liens avec d’autres nations ; ils se préoccupent surtout de faire plaisir aux étrangers sans se soucier du sort des Afghanes. Cela me brise le cœur et me remplit de rage, ce qui alimente mon désir de continuer à défendre mes sœurs afghanes.
« Nous vivions dans une société très démocratique et respectueuse de l’égalité des sexes jusqu’à ce que les États-Unis décident d’armer les moudjahidines fondamentalistes »
Que souhaiteriez-vous corriger dans le regard de l’Occident sur l’Afghanistan et sur les femmes afghanes ?
Je souhaite que l’Occident comprenne que les Afghanes sont aussi des êtres humains. Elles méritent la joie, le bonheur et le confort que vous tenez pour acquis. Leur histoire est riche. Il n’y a pas si longtemps, elles menaient une vie semblable à celle que vous vivez aujourd’hui. Nous vivions dans une société très démocratique et respectueuse de l’égalité des sexes jusqu’à ce que les États-Unis décident d’armer les moudjahidines fondamentalistes afin de gagner leur combat contre les Soviétiques.
Nous, les Afghanes, nous trouvons aujourd’hui dans cette situation difficile à cause des États-Unis. Les femmes afghanes ont obtenu le droit de vote avant les femmes américaines, en 1919. L’Afghanistan avait de grands rêves et de grands objectifs pour ses femmes. Les choses ont changé lorsque la Grande-Bretagne, puis les États-Unis ont commencé à entraver notre liberté[3].

Crédit photo : Angel Lynne avec la permission de l’ONF, 2025

Crédit photo : Emily Cooper
Brishkay Ahmed est une réalisatrice, écrivaine et journaliste canado-afghane. Elle est connue pour les films In the Rumbling Belly of Motherland (2021), Fatima in Kabul (2021) et Boutique (2025). En l’honneur du centenaire de l’indépendance de l’Afghanistan vis-à-vis de la domination britannique, Ahmed a été chargée d’écrire et de réaliser le documentaire STORY OF OUR INDEPENDENCE pour RTA, la plus ancienne chaîne publique afghane, en 2019.
[1] Les précursœurs est maintenant offert en continu gratuitement partout au Canada sur les plateformes de l’Office national du film du Canada onf.ca.
- Version anglaise (version originale) : https://www.nfb.ca/film/in-the-room/
- Version française (avec sous-titres) : https://www.onf.ca/film/les-precursoeurs/
[2] Lien vers une page d’information sur les Afghanes dont le film documente le parcours : https://espacemedia.onf.ca/epk/les-precursoeurs/.
[3] Pour un complément d’information sur l’histoire de l’Afghanistan : https://www.rebelgirls.com/podcast/soraya-tarzi-afghanistans-visionary-queen.


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